chasser le naturel



Virgílio Ferreira

mardi 11 novembre 2014

in "l'usage du monde"

 
La malaria n'est pas plus dangereuse qu'une mauvaise grippe ; le premier médecin venu vous le confirmera. Tout de même, elle profite de l'idée qu'on s'en faisait. Elle rend trembleur, faible, et désireux que les choses vous soient extrêmement facilitées. On ne songe qu'à dormir, et le lit est bon. Mais voilà, il y a les mouches !


J'aurai longtemps vécu sans savoir grand-chose de la haine. Aujourd'hui j'ai la haine des mouches. Y penser seulement me met les larmes aux yeux. Une vie entièrement consacrée à leur nuire m'apparaitrait comme un très beau destin. Aux mouches d'Asie s'entend, car, qui n'a pas quitté l'Europe n'a pas voix au chapitre. La mouche d'Europe s'en tient aux vitres, au sirop, à l'ombre des corridors. Parfois même elle s'égare sur une fleur. Elle n'est plus que l'ombre d'elle-même, exorcisée, autant dire innocente. Celle d'Asie, gâtée par l'abondance de ce qui meurt et l'abandon de ce qui vit est d'une impudence sinistre. Endurante, acharnée, escarbille d'un affreux matériau, elle se lève matines et le monde est à elle. Le jour venu, plus de sommeil possible. Au moindre instant de repos, elle vous prend pour un cheval crevé, elle attaque ses morceaux favoris : commissure des lèvres, conjonctivites, tympan. Vous trouve-t-elle endormi ? elle s'aventure, s'affole et va finir par exploser d'une manière bien à elle dans les muqueuses les plus sensibles des naseaux, vous jetant sur vos pieds au bord de la nausée. Mais, s'il y a plaie, ulcère, boutonnière de chair mal fermée, peut-être pourrez-vous tout de même vous assoupir un peu, car elle ira là, au plus pressé, et il faut voir quelle immobilité grisée remplace son odieuse agitation. On peut alors l'observer à son aise : aucune allure évidemment, mal carénée, et mieux vaut placer sous silence son vol rompu, erratique, absurde, bien fait pour tourmenter les nerfs - le moustique, dont on se passerait bien volontiers, est un artiste en comparaison.

Cafards, rats, corbeaux, vautours de quinze kilos qui n'auraient pas le cran de tuer une caille ; il existe ainsi un entre-monde charognard, tout dans les gris, les bruns mâchés, besogneux aux couleurs minables, aux livrées subalternes, toujours prêts à aider au passage. Ces domestiques ont pourtant leurs points faibles - le rat craint la lumière, le cafard est timoré, le vautour ne tiendrait pas dans le creux de la main - et c'est sans peine que la mouche en remontre à cette piétaille. Rien ne l'arrête,et je suis persuadé qu'en passant l’Éther au tamis on y trouverait encore quelques mouches.

Partout où la vie cède, reflue, la voilà qui s'affaire en orbes mesquines, prêchant le moins - finissons-en ... renonçons à ces palpitations dérisoires, laissons faire le gros soleil - avec son dévouement d'infirmière et ses maudites toilettes de pattes.
L'homme est trop exigeant : il rêve d'une mort élue, achevée, personnelle, profil complémentaire du profil de sa vie. Il y travaille et parfois il l'obtient. La mouche d'Asie n'entre pas dans ces distinctions-là. Pour cette salope, mort ou vivant c'est bien pareil et il suffit de voir le sommeil des enfants du bazar (sommeil de massacrés sous les essaims noirs et tranquilles) pour comprendre qu'elle confond tout à plaisir, en parfaite servante de l'informe.
Les anciens qui y voyaient clair, l'ont toujours considère comme engendrée par le Malin. Elle en a tous les attributs : la trompeuse insignifiance, l'ubiquité, la prolifération foudroyante, et plus de fidélité qu'un dogue (beaucoup vous auront lâché qu'elle sera encore là).

Les mouches avaient leurs dieux : Baal-Zeboub (Belzébuth) en Syrie, Melkart en Phénicie, Zeus Apomyios d'Elide, auxquels on sacrifiait, en les priant bien fort d'aller paître plus loin leurs infects troupeaux. Le Moyen Âge les croyait nées de la crotte, ressuscitées de la cendre, et les voyait sortir de la bouche du pécheur. Du haut de sa chaire, saint Bernard de Clairvaux les foudroyer par grappes avant de célébrer l'office. Luther lui-même assure, dans une de ses lettres, que le Diable lui envoie ses mouches qui "conchient son papier".
Aux grandes époques de l'Empire chinois, on a légiféré contre les mouches, et je suis bien certain que tous les Etats vigoureux se sont d'une manière et de l'autre, occupés de cet ennemi. On se moque à bon droit - et aussi parce que c'est la mode - de l'hygiène maladive des Américains. N'empêche que, le jour où avec une escadrille lestée de bombes DDT ils ont occis d'un seul coup les mouches de la ville d'Athènes, leurs avions naviguaient exactement dans le sillage de saint Georges.

Nicolas Bouvier
in "l'usage du monde"

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